Le reportage de Complément d’Enquête sur CNews relance le débat sur l’impartialité du service public
Diffusé le 27 novembre, le Complément d’Enquête consacré à CNews se présente comme une investigation, mais déroule en réalité un réquisitoire où choix des témoins, montage et omissions orientent le récit. Plus qu’un portrait de la chaîne, le reportage révèle les propres biais de France Télévisions.
II est des reportages qui, avant même d’exposer leur première image, semblent déjà avoir rendu leur verdict. Celui que Complément d’Enquête consacre à CNews appartient à cette catégorie. Sous couvert de questionner les “méthodes” de la chaîne, le documentaire livre plutôt un acte d’accusation construit, bordé, scénarisé, où le montage, la sélection des intervenants et la dramaturgie interne composent un récit orienté. La ligne directrice du film ne laisse guère de place au doute : France Télévisions, incarnation autoproclamée du journalisme “républicain”, se pose en contrepoids de ce qu’elle perçoit comme une anomalie dans le paysage médiatique. On parle d’une chaîne privée qui, comble du sacrilège, s’affranchit des codes, contourne l’entre-soi culturel du service public et attire un public qu’il ne contrôle plus. Dès lors, le résultat n’a rien de surprenant : la critique existe, parfois justifiée, mais son traitement, lui, ne l’est guère. Il ne vise pas l’équité mais la démonstration.
Dès les premières minutes, l’ambition réelle du film apparaît moins d’expliquer CNews que de la circonscrire à un visage unique, celui de Pascal Praud. On peut estimer que le documentaire consacre environ un tiers (30 à 40 %) de son traitement à ce dernier. La chaîne, dans sa pluralité d’émissions et de journalistes, disparaît presque entièrement au profit de cet animateur devenu figure commode, point de fixation idéal d’un récit accusatoire. La diversité éditoriale, pourtant incontestable : citons l’émission Face à l’info avec Christine Kelly ou Sonia Mabrouk et ses émissions de La Grande Interview et Midi News ; ou encore Laurence Ferrari dans Punchline, sans oublier le 100 % Politique de Gauthier Le Bret. Autant d’émissions, aux éditions factuelles de la journée, gommées dans un geste qui simplifie à l’extrême le paysage médiatique. Pascal Praud, c’est lui, toujours lui, encore lui. Une obsession qui vire au procédé : séquences anciennes ressorties comme des archives judiciaires, témoignages anonymes, interprétations psychologiques improvisées. CNews devient Praud, Praud devient le système, le système devient le mal. On appelle cela un rétrécissement du réel. Ou, plus simplement, un biais.
Un reportage construit autour de visages choisis
La construction du film repose largement sur une galerie de témoins dont le profil en dit plus long. La place accordée à certaines voix, et le retrait d’autres, dessinent un paysage à sens unique. Le premier pilier du reportage est l’ONG Reporters Sans Frontières, dont l’étude sert de colonne vertébrale à toute la démonstration sur le pluralisme. Peu importe que RSF ait construit ces dernières années une relation ouvertement conflictuelle avec le groupe Bolloré et qu’elle mène depuis longtemps une croisade politique pour l’encadrement renforcé de CNews par l’Arcom : l’émission la présente comme un arbitre neutre, un oracle dépourvu d’intention. Or c’est oublier que RSF est aussi productrice d’un documentaire à charge, Le Système B, et qu’elle multiplie depuis trois ans les actions contentieuses visant directement la chaîne. Cet élément, pourtant décisif pour jauger la neutralité d’une source, n’apparaît jamais.
Vient ensuite Ariane Chemin, grand reporter du Monde. Elle a le mérite de la cohérence : depuis des années, elle enquête sur Vincent Bolloré et le décrit comme un entrepreneur mû par une vision conservatrice, catholique, presque missionnaire. Elle développe ici le même discours, affirmant que l’empire médiatique de Bolloré serait le prolongement d’un projet de société où l’islam figurerait comme menace civilisationnelle. Là encore, aucun problème à exposer ce point de vue ; mais le documentaire omet de préciser que Le Monde entretient depuis longtemps une confrontation idéologique directe avec la galaxie Bolloré. La journaliste n’est donc pas une observatrice neutre : elle est une voix engagée, au sens strict, c’est une voix structurée de la gauche/centre-gauche médiatique parisienne. Plus subtile est la présence de Cécile Alduy, sémiologue franco-américaine, professeure à Stanford et chercheuse associée au CEVIPOF, dont les travaux portent notamment sur le discours des droites radicales et sur la sémantique du populisme. Son expertise est précieuse pour comprendre les imaginaires politiques. Mais Complément d’Enquête se garde bien d’évoquer un élément. Cécile Alduy est la fille de Jean-Paul Alduy, ancien sénateur des Pyrénées-Orientales et maire de Perpignan, et de Dominique Alduy, ancienne directrice générale de FR3 (aujourd’hui France Télévisions), du journal Le Monde, du Centre Pompidou et du Théâtre de la Ville. Elle est la sœur de Manuel Alduy, cadre dirigeant de France Télévisions. Un détail ? Peut-être. Un conflit d’intérêts potentiel ? À tout le moins, une information qu’un média soucieux de transparence aurait dû mentionner.
Plus dramatique est le témoignage d’Axel, l’un des plaignants dans l’affaire Morandini. Son intervention est profondément bouleversante. Mais dans la mécanique du reportage, il sert un autre objectif : démontrer que CNews maintient un animateur condamné par la justice, car l’audience primerait sur l’éthique. Ce n’est donc pas l’histoire d’Axel qui pose problème, mais bien la manière dont l’histoire est utilisée : isolée de tout contexte, sans contrepoint, elle devient un élément émotionnel dans une démonstration idéologique. Le reportage s’attarde également sur un dîner entre Pascal Praud et Nicolas Sarkozy, présenté comme une quasi-affaire d’État. Que des journalistes rencontrent des responsables politiques, parfois autour d’une table, n’a pourtant jamais ému grand monde lorsque ces pratiques concernaient Léa Salamé, Patrick Cohen ou d’autres figures médiatiques proches d’élus de gauche. Ce qui est toléré à gauche se transforme brusquement en collusion lorsqu’il s’agit d’un journaliste perçu comme conservateur. L’indignation, une fois encore, semble à géométrie variable.
La séquence la plus révélatrice reste peut-être l’entretien final. Tristan Waleckx, censé incarner la rigueur du service public, interrompt son invité, impose ses chiffres, hausse le ton, se fait professeur. Tout ce qu’il reproche à CNews, il le pratique en direct. Le discours devient le miroir de ce qu’il fustige. En voulant dénoncer un journalisme d’opinion, il en adopte toutes les intonations, jusqu’à la caricature. Quant à l’argument majeur du documentaire, cette fameuse phrase “on va faire du muslim, muslim, muslim” attribuée à un ancien journaliste de la rédaction, il repose uniquement sur un témoignage isolé, invérifiable, non corroboré, et présenté pourtant comme une clé de voûte. Aucun document, aucun enregistrement, aucun autre témoin ne vient étayer l’affirmation. Une enquête sérieuse aurait au minimum confronté les versions, cherché d’autres sources, exigé une preuve. Ici, l’assertion devient vérité parce qu’elle sert le récit. Il manque à ce tableau un élément essentiel, une voix favorable à CNews. Gilles-William Goldnadel, par exemple, avocat, intellectuel, chroniqueur, n’est utilisé qu’en fragments, quand il apparaît. Ses propos sont tronqués, débarrassés de leur contexte, intégrés uniquement dans la mesure où ils servent à renforcer la dramaturgie de l’opposition. On a conservé de lui ce qui illustre le récit choisi.
Plus révélateur encore est ce que Complément d’Enquête ne montre pas. Les erreurs des autres chaînes d’information, et notamment celles du service public, sont entièrement passées sous silence. Il aurait pourtant suffi de rappeler l’épisode, récent et spectaculaire, où Julian Bugier a commenté à midi puis, avec Léa Salamé, au 20 heures, des images de l’hommage à Dominique Bernard en affirmant que ce professeur avait été décapité “comme Samuel Paty”. Dominique Bernard n’a jamais été décapité. L’erreur, gravissime, a été répétée deux fois dans la même journée, par deux rédactions, sans qu’aucune hiérarchie éditoriale ne la corrige entre-temps. La bourde est d’autant plus emblématique qu’elle porte sur un drame national récent. Pourtant, Complément d’Enquête n’y consacre pas une seconde. Pas davantage ne mentionne-t-il l’affaire Salamé–Ardisson dans Quelle Époque, où Thierry Ardisson compare la situation à Gaza à Auschwitz. Le propos, choquant, n’a pas été prononcé en direct, mais dans une émission enregistrée, visionnée par plusieurs équipes, montée par plusieurs personnes, validée par une hiérarchie, puis diffusée comme tel. Ce n’est qu’après la polémique que Léa Salamé se confond en excuses au nom de tout le monde, comme si l’incident avait été imprévu. La réalité, elle, n’est pas là. Quelqu’un, ou plusieurs personnes, ont choisi de laisser passer cette séquence. Là où CNews est accusée de manipulation, le service public bénéficie d’une forme d’amnistie éditoriale. On pardonne, on explique, on attend que cela passe. Et puis “on a droit à l’erreur”, comme nous l’a gentiment rappelé le présentateur de Complément d’Enquête. Cela est vrai, mais tout dépend d’où vient l’erreur. Ce traitement asymétrique est au cœur du malaise que provoque ce Complément d’Enquête.
Et puis, le montage de Complément d’Enquête mérite à lui seul une analyse. Chaque témoignage favorable à CNews est réduit à l’essentiel, presque amputé, immédiatement contredit par une statistique, une archive ou une intervention adverse. À l’inverse, les voix critiques sont longuement installées, contextualisées, parfois magnifiées par des plans plus lents, plus doux, plus solennels. Ce procédé, bien connu dans le monde audiovisuel, trahit une intention. Le reportage donne l’illusion d’un débat, mais organise en réalité une dynamique parfaitement orientée. Les voix ne dialoguent pas, elles sont disposées les unes après les autres de manière à suggérer un verdict. Le matériau recueilli n’est pas traité pour éclairer, mais bien assemblé pour produire un effet précis. Chacun connaît pourtant - du moins chacun dans le milieu - la mécanique télévisuelle : une production retient moins ce qui est dit que ce qui conforte le récit qu’elle veut raconter.
Une enquête qui interroge moins CNews qu’elle ne révèle France Télévisions
Il reste, enfin, l’essentiel, ce que ce documentaire dit de France Télévisions. Il révèle un réflexe ancien, presque pavlovien : la certitude tranquille d’un média qui se pense dépositaire de la raison démocratique. Ce réflexe, forgé par des décennies d’hégémonie culturelle du service public, transforme toute divergence éditoriale en menace, et refuse qu’une chaîne privée soit plus “successful” que lui. L’irruption d’une chaîne dissonante, populaire, structurée différemment, bouscule les codes. Complément d’Enquête apparaît alors moins comme un travail d’investigation que comme un acte de défense corporatiste. Il est pourtant souhaitable de critiquer CNews, tant la chaîne occupe désormais une place centrale dans le spectre médiatique. Mais la critique n’a de valeur que lorsqu’elle s’applique aussi à soi-même. Un service public qui exige la transparence des autres mais s’exonère de toute introspection finit par perdre la légitimité qu’il revendique. Complément d’Enquête a oublié que l’exigence commence par une règle simple : ne jamais vouloir avoir raison plus que comprendre. En cherchant à dévoiler “la méthode CNews”, France Télévisions a finalement dévoilé la sienne. Et elle mérite, elle aussi, d’être interrogée. Plus qu’un éclairage, le documentaire ressemble à une tentative de régler des comptes politiques, sous couvert de neutralité journalistique. L’ironie ultime est dans la dénonciation d’une chaîne prétendument d’opinion, car Complément d’Enquête livre une émission… d’opinion.